dimanche 28 septembre 2008

Lundi 22 septembre

Une veste mauve, un regard noir

Réveil en sursaut à 7h du matin : j’ai rendez-vous à la préfecture et je suis en retard. J'attrape mon sac en bandoulière et je cours vers la bouche de métro. Là, assise sagement sur mon siège, toute gentille, toute sage, je vois une femme vêtue d’une veste mauve, de chaussures rouges et d’une mini jupe, qui me lance des regards noirs. Même pas discrète. Du coup, je m’autorise à la dévisager avec insistance. Je remarque qu’elle a abusé d’anticerne, et que son visage est presque blanc. Horrible. Mais ce qui est frappant chez elle c’est la manière dont elle mastique son chewing-gum : le bruit résonne dans tout le métro, malgré la ferraille et les bavardages d’une ado de 15 ans, qui se dispute avec son copain, en faisant de grands gestes. Clac, clac, l’immense mâchoire est au travail. CLAC CLAC. CLAC CLAC. Elle mâche avec un plaisir presque charnel. Une fierté même ! Comme si elle voulait montrer à tous qu’elle en était capable. Ses yeux fardés de blanc rosé s’ouvrent en même temps que la bouche et se referme dans des clignements humides. CLAC CLAC, Paris s’éveille tout doucement

Samedi 20 septembre 2008

Une palette de couleurs dans le 17ème

Il n’y a que les fleurs pour comprendre toute la beauté qu’un bleu pervenche, qu’un rose fuchsia ou qu’un rouge coquelicot, peut receler.
Il n’y a qu’une fleur pour comprendre la beauté.

Un dimanche dans le 17ème de Paris. Des enfants jouaient dans le métro. D’une insouciance à rendre envieux n’importe quel algérien. J’ai pensé à nos enfants, aux nôtres, puisque la conscience d’un enfant appartient à tous. J’ai murmuré mon dieu !
Une ballade un dimanche à Paris, sur un fond de soleil frais, de fleurs multicolores et de terrasses à moitié vides. La ville a caché son brouhaha le temps d’une journée. Paris semble soucieuse de conserver son droit au week-end. Les mendiants du métro, eux, étaient de service. D’une voix polie et posée, ils nous ont appris leurs misères. Misères ?
J’ai pensé à l’autre… Alger est-elle toujours là ? Les années passées n’ont-elles pas arraché lambeau, après lambeau, le haïk de cette vieille ville ? A quel moment, le passé demande-t-il des comptes ?
Alger ressemble tant à une infirme qui marche voûtée ! Ses vieux os ne la porte plus. On m’a toujours dit qu’il fallait abandonner le navire avant qu’il ne sombre. Je n’y crois pas. Nager, survivre ou se noyer revient au même.

Aujourd’hui, j’ai vu M. à travers un parterre de fleurs, à travers une chanson muette.

Paris est une drôle de ville avec de drôles de gens.
Paris ville vivante, ville de beauté, d’espoir. Ici, les ténèbres ont été engloutis il y a bien longtemps.

Vendredi 19 septembre

Des harragas et de la tolérance

Aujourd’hui, une joyeuse bande de harragas s'est retrouvée place de la Sorbonne. Dans le jardin du Luxembourg, face au Sénat qu’ils narguaient (à moins que ce ne soit le contraire), C. nous a avoué s’être assise à la place de Voltaire. La pauvre ! B. a pris une photo de la tolérance, parce qu’à Paris, on peut prendre en photo, un concept aussi complexe, que la tolérance. Bizarre ? A peine. F. a dormi. Réaliste, il cherche à emmagasiner toutes les heures de sommeil possible, en attendant le grand jour, le jour j, le jour où nous entrerons pieds et mains liés, en mode éveillés 24 heures sur 24. Z. a parlé de l’Afrique, vague continent, un peu noirci par son pétrole, son gaz, ses richesses. Un peu vidé par ses conflits. K. s’est étonnée de voir le soleil. Drôle de personnage, que ce soleil. Il change de couleur, de forme et de consistance, selon l’endroit d’où on le regarde.
Une joyeuse bande de harragas, s’est donc retrouvée hier à Paris. Après quatre années d’hibernation, ils se sont tous éveillés, près de pierres en forme de tolérance, et d’un soleil inhabituel. En rentrant chez eux, le soir, à l’heure du f’tour, ils n’ont pu s’empêcher de se demander si, un pays qui fesait de la tolérance un amas de pierres, est le bon endroit pour échouer, lorsqu’on est un harraga ?

Jeudi 18 septembre

J’ai vu R. ce matin, un peu endormi, un peu triste. J’ai vu M. dépitée et frustrée. J’ai vu J. pommé et incompris. Dans le métro, en rentrant, trop tard, ou trop tôt, je ne sais plus, j’ai perdu les notions de l’heure et du temps dans ce métro sombre et bruyant, qui nous fait souvent oublier qu’il existe une ville au-dessus de nos tête. Un garçon, une fille dans le métro. Un garçon, une fille, la vingtaine, un peu ivres, fous de joie, m’ont parlé de N. leur ami algérien. Ils m’ont raconté leur Algérie. J’ai pensé : Mon Dieu !
R. ce matin, m’a dit que l’international ne l’intéressait pas. Je n’ai pas compris, mais il a raison. Sans doute. Comment avoir tort ?
M. m’a parlé de ces problèmes : ils découleraient tous d’une colonisation passée. J’ai compris, mais je ne suis pas vraiment certaine qu’elle ait raison. En même temps…est-ce important ?
J. n’a rien dit. Son visage s’exprimait seul : un sentiment d’absurdités s’y reflétait. Je me suis sentie proche de lui.

J’ai aussi vu M, N, L…ils ont traversé mon espace, comme les rayons du soleil d’Alger : tout doucement, sans faire de bruit, sans vraiment me toucher, mais en me marquant de manière indélébile.

Demain, je verrais encore des initiales. Des lettres d’un alphabet disloqué. Des paroles seront échangées. Des décisions prises. Demain, comme aujourd’hui, s’affirmera tout au fond de moi, un peu plus profondément, la conviction profonde, que demain n’est jamais un autre jour. Demain, n’est qu’un reflet un peu pâli d’hier, d’aujourd’hui.

A Paris le temps et l’espace n’existent pas. Il n’y a que des illusions. A Alger, c’est le contraire.

samedi 14 juin 2008

Nihilisme

M. a dit cynique et blasée. Moi je dirai nihiliste. Dire non et s’arrêter là. Dire non et ne rien ajouter. Dire non et dormir. Dire non et tourner le dos à la ville. Dire non et s’y vautrer. Dire non et ricaner. Dire non et cracher la fumée. Dire non et s’enfoncer dans la flotte. Dire non et appuyer sur le bouton. Dire non et fixer les cadavres. Dire non et peindre ses yeux en rouge. Dire non et vivre le oui. Dire non et jouer avec le non des autres. Dire non et s’entêter. Dire non et y croire. Dire non et ne pas aller plus loin. Dire non et regarder Alger. Dire non et dire Alger. Dire non et quitter Alger. Dire non et quand même regarder Alger. Dire non et croire. Dire non et dire oui. Dire non et croire que ce non ne changera jamais rien, que ce non ne sera là pour personne, dire non juste parce que dire oui impliquerait de croire en Alger. Dire non par défaut.
Je me suis baladée ce matin près d’une fontaine, une fontaine sur une place, une place près d’un arrêt de bus. Une fontaine en forme d’une femme qui s’étire. L’eau coule de sa bouche. Je me suis toujours demandée qui l’avais mise ici... Est-ce qu’elle date de l’époque coloniale ? Est-ce turc ? Arabe ? Kabyle ? Espagnol ? Ou juste algérien ?

Je me suis baladée ce matin. Ça faisait longtemps. Il faisait chaud et lourd. Ça m’a rappelé de drôles de souvenirs, des souvenirs enfouis de journées au ciel gris plombé, avec une chaleur, une chaleur telle qu’on aurait pensé que c’était la fin, notre toute fin.

Je me suis baladée et j’ai pensé à la fin d’Alger qui s’épuise à vouloir dissimuler ses saignements. Mon Dieu, qu’elle est stupide cette pauvre femme. Avec toutes ses nouvelles patrouilles, ses pions habillés en bleu et blanc, ses chiens qui cherchent les explosifs. En une nuit, Alger s’est parée de mille et une protections. Quelle femme peut se protéger de ses propres entrailles ? Alger est une idiote.

Je me suis baladée. Je crois que je ne l’avais pas fait depuis longtemps. Je me suis baladée dans le ventre d’Alger en me demandant quand aura lieu la grande destruction, celle qui l’engloutira, celle qui ne nous obligera plus à attendre patiemment la fin.

Une balade, une balade comme une fin. Une balade pour lui dire Adieu. Une balade parce qu’Alger va tomber.

jeudi 27 mars 2008

Quand Emilio répond aux questions...

Emi qui a toujours les bonnes réponses.



Que faire ? = tout ce qui est faisable dans la limite de tes forces et de tes moyens, et même au-delà.


Où aller ? = là où tes forces et tes moyens seront les plus grands, les plus puissants, et même au-delà.


Que dire ? = Le strict minimum. Ecrire.


A qui parler ? = A personne. Ecrire.


Qui croire? = Alors là, surtout, personne.


Comment pouvoir ? = en voulant pouvoir et se sachant voulant pouvoir.


Où se cacher ? = là où c'est le plus sûr et le moins risqué.


Où courir ? = idem.


Quand explosera la terre ? = personne ne le sait.


Qui détruira notre vie? = idem.


Que veulent-ils? = accomplir leur volonté, asseoir leur pouvoir, comme tout le monde.


Où vont-ils après ? = partout où ils pourront aller.


Qui croient-ils ? = un tas de bêtises (comme toute croyance)


Que savent-ils ? = à peu près tout. Et en même temps ils ignorent l'essentiel.


A qui parlent-ils ? = à beaucoup plus de monde qu'on ne pourrait penser.


Pourquoi nous ? = là je ne sais pas


Pourquoi eux? = idem.


Comment encore croire ? = ne pas croire.


Comment écrire? = écrire comme si on n'écrivait pas ; écrire comme si c'était banal ; écrire comme si c'était inutile ; écrire comme si on pouvait à chaque instant arrêter d'écrire ; écrire comme si on détruisait l'écriture en écrivant.


Qu'est ce que le tout face au néant? = pas grand-chose. Une petite chose ridicule. M'enfin on peut aussi penser en terme d'"infini" plutôt que de tout. L'infini c'est encore mieux que le tout.